J1 : « Jusqu’ici tout va bien. »

Premier jour de tournage, sur l’île de Scalpay.

(Attention, je vous préviens tout de suite, je ne détaillerai évidemment pas les séquences filmées, ne souhaitant nullement déflorer l’intrigue de mon film, et me contenterai du récit de leur tournage –le comment.)

Alors. Une bonne nouvelle (dont nous ne percevons alors, et malheureusement, pas l’importance) : il fait beau ; pas très chaud, hein, sweats et manteaux légers sont déjà de sortie, mais il fait beau.

Une seconde bonne, très bonne nouvelle : mes acteurs assurent grave. Comment, me direz-vous, tu avais des doutes ? Non, certes, pas vraiment. Mais, comme souvent dans le doux monde qu’est celui du cinéma, confort = argent ; tout comme temps = thunes et technique = fric. Entre ce que l’on souhaiterait, donc, à savoir un mois de répétitions intenses et carrées, Sidney Lumet-style (lire pour plus d’infos ce passionnant bouquin) et la réalité des faits (un premier acteur vit à Londres, les deux autres bossent au quotidien… et nous n’avons pas un rond pour les réunir), ben… On se retrouve à bosser un minimum en amont* et à croiser les doigts pour la suite. [*James est notamment venu à Paris fin mai, logeant chez Claire, pour y passer une semaine de lectures-discussions-cinéma-rencontres-et-tennis.]

Mais donc, héhé, voilà, cette suite s’est avérée parfaite : mes trois acteurs étaient pros de chez pros, à enchaîner les prises avec une rigueur et une efficacité sans faille. Carrés, quoi. Et justes.

Shooting in Scalpay

Shooting in Scalpay

Soit dit en passant, je découvre également en ce premier jour la dynamique générale de l’équipe ; et là encore, bingo, chacun s’avère éminemment compétent. Bon, en ce qui concerne Romain, notre ingé son, je savais déjà à quoi m’attendre, ayant pas mal bossé avec lui lors de mes vies antérieures (d’ailleurs, il apparaît ) ; et j’avais une petite idée de l’efficacité de Claire, à force de la voir courir en tous sens lors de la pré-production. Mais que Sarah, le couteau-suisse humain (au moins douze fonctions), Jean-Fred, l’assistant-réa-assistant-cam-clapman-sprinter (j’y reviendrai) et Ben, l’ex-pianiste producteur et cuistot, forment un pareil brelan d’as, ma foi– ceci était, si ce n’est inespéré (je me doutais bien n’avoir pas recruté des baltringues), du moins ô combien agréable.

Mais bon. Les bonnes nouvelles, ce qui marche bien, hein, ça va un temps. Le sel des récits post-tournages (que ce soient celui-ci ou celui-là, par exemple), tient à leurs malheurs. Or, si ceux-ci ne sont fort heureusement guère nombreux en ce jour 1, ils sont en revanche étonnamment exotiques :

> Pour commencer, un mouton mort. Mouton qui n’a pas pu supporter le soleil de la semaine précédente, je suppose, et dont le cœur a lâché –trop de bonheur ; pile sur notre superbe lieu de tournage, of course (un minuscule cercle de terre dure –par opposition à la terre molle et tourbeuse qui couvre 90% des Highlands–, espace vaguement plat perdu au milieu des collines).

Sarah, Claire et Ben trouvent le cadavre la veille du tournage et le déplacent à trente mètres de là, derrière un fourré, histoire de ne pas dégoûter le reste de l’équipe. Ça ne manque pas : un besoin pressant mène le lendemain (le jour 1, donc) notre James au bosquet, et le voilà qui revient : « Hey, guys, there’s a dead sheep right other there ! » Tout le monde joue la surprise –ça alors.

Bref. Un mouton mort, quoi. Rien de bien costaud.

> Les lieux de tournage paumés dans la montagne, et la nécessité de crapahuter, équipements sur le dos, pour y parvenir? Bah, ça fait partie du boulot. Quoique. Seule consolation a posteriori : tout le monde souffre dans les Highlands, Refn y compris.

> Le quatre-quarts dans le champ. Haaa, ça, ce fut une merveille ; nous filmons, donc, quand–

Well, Kint, you killed my father. / Dave, please. I didn’t. Keyser did.*/ I’m sorry, kid. This is nothing– [Le réa interrompt :] Hé attendez-attendez-attendez ho, c’est quoi, ça, là, qui brille dans le fond? (…) J’y crois pas, putain, c’est le quatre-quarts ! Qu’est-ce qu’il fout là, bordel ? Appelez-moi la scripte ! [1er assistant :] Mais on n’a pas de scripte. [Réa :] Appelez-moi le chef déco ! [1er :] Pas de chef déco. [Réa :] La régie ! [1er :] Ben est à trois bornes, en train de virer les moutons. [Réa :] L’accessoiriste! [1er :] On n’a pas. [Réa :] Le second assistant ! [1er :] Non plus. [Réa :] Ha… Bon. Hé ben virons le quatre-quarts, alors.

(Nan, je ne suis pas si con, en fait ; je voulais juste rappeler à quel point chacun faisait un peu de tout sur ce tournage –en mode belge, quoi.)

(*Notons au passage que ces dialogues pourris ne sont absolument pas ceux du film.)

4_4

Un plan avec quatre-quarts et le suivant (sur le clap, une mention « No 4/4 »)

> Beaucoup plus gênants, les nuages, qui passent et repassent, parfois denses, parfois légers ; seuls ou en troupe, en groupe de curieux… Nuages qui filtrent la lumière, et la mènent à changer en permanence –cauchemar du chef op’ que nous n’avons pas : mon cauchemar, donc. Nous voici donc réduits aux deux terribles options suivantes (notre timing nous refusant toute heure d’attente ou de repos [souvenez-vous, ‘temps = thunes’]) :

– partir du principe que ha, bah, c’est pas grave, ce sera raccord, hein, et bidouiller à vue d’œil diaphobturateur et filtres neutres de la caméra. Hum…

– ou bien truquer les gros plans, en partant du principe qu’il n’y aura pas –par exemple– d’ombres portées sur le visage de Pierre, si tant est que ce dernier joue face à la lumière ; d’où des prises assez galères au cours desquelles Ben ou Sarah, un réflecteur en main, s’échinent à suivre le mouvement du comédien et à le garder dans l’ombre.

Microclimat...

Microclimat

En résultent de semblables images : Pierre est dans l’ombre, alors que le décor est éclairé ; mouais. Je pars du principe que les spectateurs ne noteront pas ce type de détails, pour le moins illogiques.

> Enfin, quelques menus soucis techniques du type ‘tiens, la semelle du trépied a disparu (quelque part dans les hectares de tourbe environnants), plus qu’à se débrouiller sans’, ‘le clap est derrière la colline, tant pis’, ou ‘haaa, mais en fait, elle est bien, bien limitée, cette cam’ –mais ça aussi, j’y reviendrai…

> Le plus drôle reste quand même notre retour aux cottages, et la chasse au mouton (décidément…) qui l’a précédé.

En effet. Pour accéder aux lieux, fort isolés, de tournage, il nous fallait franchir diverses barrières (dont l’une est visible ici). Au petit matin : no problem. Mais alors que le soir tombe et que nous repartons, fourbus, pour un (semi-)repos largement mérité, voilà qu’un bête mouton profite de notre passage pour s’enfuir, et quitter le gigantesque côté A d’une barrière pour rejoindre le bien plus séduisant, et tout aussi démesuré, côté B. The grass is always greener on the other side.

Ma réaction (salaud que je suis) : Raaah, des moutons en liberté dans les Highlands infinies, y en a des centaines ! Tant pis, laissons-le courir.

La réaction de Maia : Oui, mais le pauvre berger qui ne retrouvera pas sa bête, hm ? Et quid des petits agneaux orphelins ?

L’équipe au grand complet sort donc du van, et se disperse en courant, pour encercler le fuyard et le ramener, à son corps défendant, vers la barrière ; s’ensuit un quart d’heure burlesque, à grimper et descendre les côtes environnantes (je ne crois pas que le sol plat existe en Écosse), en dépit de la faim (quel courage), de la fatigue (quelle abnégation) et des insultes de l’ingrat bovidé –bovidé que nous rendons pourtant, en fin de compte, à ses hypothétiques enfants. Véridique. (Manque de bol, nous chassions tous le mouton, et nulle photo de la chose n’a de ce fait pu être prise.)

M’enfin. L’un dans l’autre, la journée s’achève –tardivement*– sans blessures ni grandes tensions ; quoique chacun, déjà bien claqué, commence à se douter que le tournage à venir n’aura rien d’une sinécure –à commencer par mes acteurs, qui ‘jouaient’ dans l’après-midi diverses séquences d’entraînement sportif, multipliant courses, sauts, abdos et pompes.

* [Je noterai à ma décharge que la nécessité de tourner constamment, vite et beaucoup, tenait avant tout à notre budget microscopique : shooter 80 minutes de métrage en trois semaines force à la rapidité –ainsi que, je l’espère, à l’efficacité…]

To be continued.

4 réflexions sur “J1 : « Jusqu’ici tout va bien. »

  1. Tous les liens sont top! Ca me donne envie de lire le « Making movies » même si je ne suis qu’une spectatrice qui ne voit ni les ombres chelou ni les quatre quarts dans le décor (je croyais que vous l’aviez mangé!).

    Bon weekend!

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  2. J’adore, superbe récit mettant en exergue les indénombrables tribulations d’une équipe de passionnés par la réalisation cinématographique mais fauchés comme les blés. De forts relents de souvenirs de cette autre tentative de tournage avorté dans le pays basque circa 2004. Bons souvenirs, of course dude ! Impatient de voir le résultat final !

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