J4 (1) : TEARS IN RAIN

Cette semaine, la première partie du jour 4 et, une fois n’est pas coutume, un post thématique : la pluie, ennemie du cinéma.

Comment, quoi ? Maiiis, qu’est-ce qu’il dit, le chevelu, là ? La pluie au cinéma, c’est une merveille ! Mon Dieu comme elle est belle. Ou flippante. Ou émouvante

« Je maltraiiiiite Debbie Reynolds, la la la la la… »

Alors, bon, oui, certes, absolument, en effet. Rain is beautiful.

Et si Kurosawa reste le Maître Absolu de la pluie à l’écran, bien d’autres ont su la magnifier –ou en faire un affreux clicheton, hein, mais là n’est pas mon propos. Notons d’ailleurs que l’une des plus belles séquences de tous les temps, et tous les univers –je ne suis pas Marseillais pour un sou–, doit son impact, ainsi que sa légendaire phrase de conclusion, à cette eau venue des cieux… Bref : la pluie au cinéma, comment elle déchire grave.

Sauf que.

Trouvez-vous le point commun entre tous ces films, hm ? Je vais vous le donner : ils sont gavés de fric. Et si du fric, vous n’en avez pas, la pluie sur votre plateau risque de s’avérer bien plus méchante que plastiquement intelligente. Pas de camions, de caravanes ? Tout le monde nagera. Pas le temps d’attendre que ça passe ? Faudra couper des plans… Rah.

De fait, si notre jour 4 débute, somme toute, plutôt bien (et quoique la nuit fut courte), les choses se corsent très, très vite, la pluie, donc, aidant. « Pluie du matin n’arrête pas le pèlerin ? » Ouais, ben, le pèlerin, il l’a quand même bien mauvaise, hein.

Alors bon, pourquoi tant de haine ?

La pluie, contrairement aux apparences, est anti-cinégénique : les superbes averses du 7e art ne sont qu’autant de fausses ondées –la pluie filmique s’avérant un mélange d’eau et de lait (ou autres substances colorées). La vraie pluie, la vraie de vraie, la pluie écossaise, quoi, est transparente ; seul son impact et ses effets (fringues et cheveux détrempés) apparaissent à l’image, contrariant le spectateur : mais pourquoi diable les persos sont-ils mouillés ?

La pluie efface les beaux panoramas. Or, si nous sommes partis en Écosse, c’est avant tout et tout de même pour les filmer, ces foutus panoramas. Franchement.

La pluie favorise les faux raccords… et notre séquence du matin, commencée par temps vaguement clair mais néanmoins sec, ne peut pas changer, comme ça, pouf, d’un coup, de climat. Un-plan-je-suis-sec, un-plan-je-suis-humide ? Impossible. C’est un coup à finir chez Nanarland, ça.

La pluie est l’ennemie des tennismen. Une affirmation déjà valable sur court… Imaginez maintenant lesdits tennismen jouant dans la tourbe humide –pour ne pas dire, purement et simplement, la boue. Maia et James se voient ainsi contraints de plitch-plotcher avec vigueur après la balle entre deux averses, manquant se tordre des chevilles on ne peut plus précieuses (un film sur le tennis sans tennismen serait, ma foi, un rien dramatique).

Enfin, la pluie est bien accompagnée, de ses éternels potes le froid et, en Écosse tout du moins, le vent. Bon; le froid ? Nous nous équipons tous, très tôt, de fringues hautement imperméables –qui ne nous quitteront plus : ponchos, surpantalons, bottes, chapeaux, gants ; seuls les trois comédiens auront droit, leurs personnages ne possédant ni larges K-ways ni moches bottes, à se tremper les pieds, ainsi que, d’ailleurs, le reste, tout au long du tournage –et ce généralement dès les trois premières minutes de chaque journée.* (Rappelons que, jour après jour, nous crapahutions au beau milieu de rien : pas d’arbres, pas de constructions, pas d’abris bus, rien. Collines rocheuses, lochs, plateaux de bruyères et basta.) (Et rappelons aussi qu’avoir les pieds trempés, des heures durant, est une véritable torture.)

K-way Man

K-way Man (sans ses gants)

[En bonus, un souvenir de Forrest Gump pour les anglophones : « There is one item of GI gear that can be the difference between a live grunt and a dead grunt. Socks. Cushioned sole, OD green. Try and keep your feet dry. When we’re out humpin’, I want you boys to remember to change your socks whenever we stop. The Mekong will eat a grunt’s feet right off his legs. » – Lt. Dan.]

Et quid du vent, me demanderez-vous ? Hé bien, pluie + vent = froid, ça, tout le monde le sait ; mais pluie + vent égalent aussi « gouttes sur l’objectif », et nécessité de laver les optiques toutes les vingt secondes ; ou de refaire une prise soudain devenue floue… De quoi mettre les nerfs en pelote.

La pluie ne nous aime donc pas. Et nous ne l’aimons guère en retour. Peut-être me deviendra-t-elle sympathique dans les années à venir, hein, restons ouverts ; lorsque j’aurais à disposition temps, bâches et caravanes –voire, tout bonnement, des canons à pluie par temps sec. Mais à l’heure actuelle, j’en veux encore, beaucoup, à la pluie écossaise. (Pluie qui, soit dit en passant, donnait en parallèle à son action pernicieuse d’autres sueurs froides à James –notre acteur ne pouvant s’empêcher de se remémorer le tournage de Wuthering Heights, dont le planning avait doublé du fait d’averses incessantes…)

Ainsi le pâle matin du jour 4 nous aura-t-il vu attendre sous la flotte, sans abri, que passent les nuages, pour nous précipiter et filmer à la hâte à peine ceux-ci avaient-ils disparu ; puis attendre à nouveau, re-shooter à toute allure, etc. Le tout les pieds dans la boue, à quelques centaines de mètres d’un brouillard menaçant, heureusement contenu par les pics alentour.

Même les néophytes comprendront qu’il ne s’agit là en rien de conditions de tournage idéales : le nombre des plans à tourner diminue à une vitesse hallucinante (« Ce plan-ci saute, celui-là itou, il va falloir condenser les plans 3 et 5 en un unique plan 4… »), ôtant au réalisateur ses rares fantasmes De Palmesques de mouvements complexes, alors même que le nombre de prises effectuées pour chaque rare plan envisagé se voit réduit au strict minimum (lire « une ou deux prises » –l’ami Fincher se marrerait).

Marc, tant pis pour tes 124 travellings. Il recommence à pleuvoir, le brouillard arrive, faut boucler. Tu shootes tout en un seul plan et on est partis. / Beuheuheu… J’ai combien de prises ? / Une. / UNE !? il n’est pas question que je– / Ha tiens, regarde, les cheveux de Maia commencent à perler… / Ok-c’est-parti-vous-jouez-tout-dans-la-foulée-Romain-au-son-tu-tu-débrouilles-pour-me-suivre-j’improvise-et-moteur !

De quoi me rendre heureux.

Bah. Allez, j’arrête là pour les souvenirs traumatisants du jour, et vous conterai la semaine prochaine comment nous finîmes, tant bien que mal, cette foutue journée.

To be continued.

* [Pour info et à titre de flashforward, mes deux tennismen, Maia et James, tomberont malades comme des chiens, vraiment malades, en toute fin de tournage. Jamais pourtant ils ne se seront plaints…]

2 réflexions sur “J4 (1) : TEARS IN RAIN

  1. C’est fou, ça. C’est le réalisateur qui fait le blog, le facebook… et le montage? En tout cas félicitations, il me tarde de lire la suite de l’épopée.

    J'aime

    • Héééé bien oui, voilà en effet les joies des micro-budgets: j’écris, je réalise, je cadre; je finance, aussi, en grande partie; je monte, après avoir été mon propre assistant monteur, et je m’occupe du présent blog… Un jour peut-être (pardon: un jour ASSURÉMENT) d’autres feront-ils certains de ces nombreux boulots pour moi, mais en attendant, comme dirait le grand Liam Neeson, « Fuck it, I’ll do it myself ».

      Merci pour ce message, et à très bientôt pour la suite!

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s