J4 (2) : SHADOW OF A DOUBT

L’après-midi du jour 4 nous voit courir dans les montagnes ; la pluie (cf. mon dernier post) nous ayant finalement contraints à fuir notre superbe lieu de tournage avec un strict, un absolu minimum de plans et beaucoup de retard, nous devons trouver de toute urgence un nouveau lieu pour terminer la séquence amorcée… et avancer dans le planning.

Pour être précis, nous étions supposés tourner sur le même lieu, au cours de la matinée, les deux parties consécutives d’une même séquence –à savoir ses segments 6A et 6B. La pluie s’acharnant sur nous, nous partons manger en fin de 6A, espérant qu’une accalmie nous permettra de shooter la 6B en vitesse. Bonne idée, certes, si ce n’est qu’il nous est impossible de retourner sur les lieux du tournage matinal –trop lointains, trop inaccessibles : je dois donc réécrire la 6B au cours du repas, après quoi nous partons en catastrophe trouver un nouveau terrain, évidemment proche du décor de la séquence suivante –la 11bis, programmée pour le début de soirée. Tout le monde suit ? Certes, tout ça est assez complexe, pour ne pas dire carrément casse-c…, et demande de la part de l’assistant réa (l’increvable Jean-Fred), du réa et, par rebond, du reste de l’équipe, un savant mélange de précision maniaque et d’improvisation totale (…j’y reviendrai : il me faudra un de ces jours causer feuilles de service…).

Ha tiens? Il ne pleut pas. Ne restent donc que le vent, le brouillard et le froid.

Ha tiens? Il ne pleut pas. Ne restent donc que le vent, le brouillard et le froid.

Je cours donc parmi les collines, m’acharnant à trouver le lieu idéal –tu parles, comme si réécrire-une-séquence-en-en-virant-un-perso-pour-la-filmer-aussitôt-dans-un-lieu-trouvé-au-toc pouvait déboucher sur quoi que ce soit d’« idéal »… Je téléphone à mon brave ami Marco, réa et truquiste de talent (« Tu pourras m’effacer une route à l’horizon ? Plus des poteaux électriques ? Ha non, pas si les nuages bougent sans arrêt ? Bon, tant pis… Clic. FUUUCK! »), je sprinte, manque me gauffrer à moult reprises… et me décide finalement, dégoûté, pour une vague butte en bordure de (minuscule) route ; seuls deux axes et demi (pfff) s’avèrent exploitables –quoique, fort heureusement, l’un desdits axes ouvre sur une perspective grandiose.

Allez, deux minutes pour souffler et on filme. Heureusement, James et Pierre assurent, et parviennent à me faire oublier la trivialité de mon découpage-éclair.

Puis, sans transition, suit la séquence du soir –commencée à la bourre et finie, ma foi… à la bourre aussi (s’ensuivra un nouveau repas nocturne, avant une nouvelle nuit anémique) : Ben, Claire et Sarah ont planté le décor et monté la grand-tente –aussi lourde que peu pratique–, Sarah s’échinant en outre à allumer, rallumer, ra-rallumer et entretenir un feu capricieux qui, s’il reste modeste, sauvera les articulations de chacun.

Les feux de Sarah deviendront d’ailleurs un motif récurrent des jours de grand froid (c’est-à-dire presque tous les jours de tournage), notre chef déco improvisée s’attachant à ce que tous puissent se réchauffer entre deux prises. Merci Sarah, donc ; les acteurs, peu vêtus, ont notamment survécu grâce à elle.

Je me disais, aussi... Pause entre deux prises.

Je me disais, aussi… Pause entre deux prises.

Peu d’anecdotes sur cette soirée laborieuse ; je noterai à nouveau le froid glacial de cet evening humide, une course après un parapluie très décidé à se jeter à l’eau, le jeu puissant de mes comédiens, toujours étonnamment précis et concentrés en dépit d’un climat particulièrement hostile, et, surtout, surtout– mes doutes nocturnes.

Parce que voilà, la nuit tombe et je FLIPPE MA RACE. J’en parle à Maia, qui confirme mes soupçons : jamais on ne va tenir à ce rythme. Putain, quatre jours, seulement QUATRE jours, et nous sommes tous morts : il suffit d’observer les visages alentour. Quatre. Jours. Soit le temps qu’il nous a fallu pour tourner DO –eeet, maintenant que j’y pense, c’est vrai, ça : nous étions claqués, à la fin de DO… Comment diable allons-nous donc tenir QUATORZE autres jours de tournage ? Le découragement pointe –et semble pointer chez tous : les journées sont longues, le climat pourri, le planning aléatoire… Fuck fuck fuck.

Pas de consolation en vue. Je le saurai, nous le saurons, pour le prochain long métrage : très vite débarquent de lourds doutes ; doutes que seuls dissipent, ponctuellement tout du moins, le groupe, l’endurance pure, tant physique que morale, la confiance réciproque et, allez, je l’écris, la résilience collective.

Faire un film se résume donc très tôt à : 1/ « Bordel, je suis crevé. Pis c’est nul, ce que je fais, techniquement faible, esthétiquement pauvre.» 2/ « Mais je peux pas abandonner, s’pas ? Ils sont huit, à me suivre et à y croire. » 3/ « Donc allez, t’arrêtes de chouiner, tu t’accroches et t’avances. Pire des cas, ça n’est qu’un film, et au moins, au moins tu te seras battu. »  Et à partir de là, bah, on avance.

Alors bon, tous les réas flippent, paraît-il, en shootant leurs œuvres –en tous cas tous les réas ne pouvant se permettre de tourner sur plusieurs mois ; mais je ne pensais pas que cette trouille arriverait si tôt.

C’est donc tout apeuré que je m’endors.

MAIS. Attention, hein. Rien de triste à tout cela : ce foutu film, on l’a tourné, et je ne demande ici nulle commisération : je m’en tiens tout bonnement à mon concept de journal a posteriori, et m’en serais voulu de ne rien écrire quant à cette vague de doutes.*

Du coup et pour finir, j’en profite pour remercier, tout particulièrement, mes punching-balls moraux ; si j’ai de fait, tant bien que mal, tenté de garder un visage, si ce n’est serein, tout du moins un tant soit peu blasé, au cours de cet éprouvant tournage, il y en a trois, trois malheureux, qui ont quasi-quotidiennement pu me voir et m’entendre douter, devenir tout blanc ou colérique : Ben et Cyril, mes producteurs, à qui je confiais mes peurs de réa-chef-op-assistant-cam-scripte-seul-technicien-image-du-plateau, et Maia –qui, avant d’être ma muse, est ma femme. Merci à eux, donc. À Ben et Cyril, pour m’avoir laissé proférer un beau paquet de conneries, et surtout à Maia, pour m’avoir soutenu et encouragé alors même qu’elle avait, et ça n’est rien de le dire, un paquet d’autres chats écossais, couverts de tourbe, à fouetter –à commencer par ses propres doutes.

Allez, promis, le prochain post sera plus fendard.

To be continued.

*[…sachant tout de même que « Our doubts are traitors, / And make us lose the good we oft might win / By fearing to attempt. » -Billy Boy Shaky, Measure for Measure, A1s4.]

2 réflexions sur “J4 (2) : SHADOW OF A DOUBT

  1. Une vraie tragédie humaine, ce tournage! Plus que celui de « Pauline à la plage », en tout cas.
    Spontanément, on se dit : « il aurait pu choisir de faire un film sur la pétanque dans les rougiers aveyronnais ». Mais il est vrai que ce blog, qui est un peu ton « Lost in la Mancha », aurait été moins palpitant.

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