JOUR 9 (2) : GROAR

Deux problèmes restaient à venir, écrivais-je précédemment (dans un cliffhanger des plus palpitants).

Le premier débarque alors que le soir tombe : notre grande séquence traîne –la boue aidant ; et la lumière baisse ; et il fait froid, et il pleut par intermittence, et surtout –et donc, plutôt–, résultat des courses, nous sommes crevés.

Pierre et moi nous engueulons donc ; de fait, mes techniques de mise en scène zéro budget, peaufinées tout au long d’années de tournages sans le sou, ont de quoi faire flipper un acteur plus habitué aux gros plateaux de Cavayé qu’aux tournages express à la mode Broken. (Je reviendrai d’ailleurs au besoin sur lesdites techniques, visant –pour faire court– à masquer, via un découpage assez particulier, le possible aspect cheap d’une séquence pour laquelle manquent temps et thunes.)

Tournage Broken; sur la photo, l'équipe quasi au complet!

Tournage Broken; sur la photo, l’équipe quasi au complet.

Bref, nous perdons tous deux notre calme et nous gueulons –brièvement– dessus. Alors bon, rien de dantesque, hein : Pierre est loin d’un Christian Bale énervé (connu pour ses envolées lyriques), et je ne suis pour ma part pas encore David O. Russell (dont les tournages ont l’air charmants) ; le ton monte, voilà tout.* Ben nous sépare, hop hop, chacun rejoint son coin de, heu, la colline. Quelques cris et grimaces, quoi. Suffisamment cependant pour achever dans la mauvaise humeur (et une ambiance soudain plus tendue) une journée de galères noires.

Un joli truc à retenir cependant : James qui vient me trouver pour me dire que certes, tout cela est difficile, mais qu’il me suivra au besoin jusqu’au bout du monde.

Nous décidons donc de reporter notre séquence au lendemain (quitte à re-remodifier le planning dudit lendemain) et annulons officiellement la fin de journée, quand… le soleil (oui oui, le soleil, ce grand absent du tournage), sans doute étonné de voir, une fois n’est pas coutume, les petits Français jeter l’éponge, vient à notre rescousse : nous replions nos cliques et nos claques, Pierre et moi en mode vas-y-je-suis-vénère-lui-je-lui-parle-pas, lorsque Romain (notre ingé-son-lapin-Duracell), pas plus perturbé que ça par la gueulante, balance un sonore « Ho, Marc, t’avais pas une séquence ‘coucher de soleil’ à shooter ? Parce que si oui, c’est le moment ou jamais. »

Miracle, Romain est dans le vrai : non seulement nous avons au programme un coucher de soleil à filmer, mais en plus, ben… en plus, le moment est parfait ; force est de constater que ce foutu soleil se la joue magnanime : le ciel s’embrase sous nos yeux. (Ben dira par la suite « Ça doit être le plus beau coucher de soleil que j’aie jamais vu » ; ce à quoi je rajouterai [par la suite également] : « Pis c’est surtout l’un des seuls auxquels on ait eu droit au cours des quinze derniers jours… »)

Comme quoi il y a, parfois, du soleil en Écosse…

Comme quoi il y a du soleil en Écosse…

Enfin chanceux –enfin–, nous nous précipitons donc et bouclons une (courte) séquence dans les dix minutes. Le plus beau dans l’histoire ? Seuls Pierre et moi tournons ladite séquence (pas d’installations, pas d’accessoires, pas de son [car il fallait shooter très vite…]) ; ce qui nous permet de discuter sur le retour, à tête(s) plus reposée(s), et de laisser sur place, sous la boue de Wimbledon, la récente engueulade.

Fin de journée.

Nous rentrons à Tarbert, claqués –Tarbert où nous rejoint, dans la nuit, Cyril, prod-conducteur-régisseur, fraîchement débarqué en Écosse pour remplacer Ben.

Ledit Cyril serait-il donc à lui seul le second problème susmentionné ? Que nenni. Ce fameux second problème est d’un tout autre acabit : j’apprends que le lecteur à partir duquel nous déchargeons nos cartes (pardon : à partir duquel Claire décharge nuitamment, la pauvre, nos rushes quotidiens), ce foutu lecteur de cartes, donc, a décidé d’en bouffer une, rendant son contenu illisible. Ce qui veut dire : 20 minutes de prises –des prises de la veille– inutilisables. 20 minutes ! 20 minutes d’un tournage ultra-speed, sur lequel nous tournons un nombre indécent de plans à la journée…

Une mauvaise, mauvaise, MAUVAISE nouvelle qui se dédoublera le lendemain –c’est alors que nous comprendrons qu’il ne s’agissait pas tant d’une carte fautive que du lecteur même. Cette double-galère (confirmée, donc, et après vérifications, le surlendemain du jour 9) m’énervera tellement que j’en perdrai tout sens du zen ; au grand dam et à la frayeur d’une coiffeuse à domicile écossaise (venue s’occuper de James et Maia), se demandant clairement dans quel guêpier elle s’est fourrée –le salon ‘commun’ du gîte 1 est sens dessus dessous lorsqu’elle débarque, le Français aux cheveux longs hurle à l’étage et tape dans les murs, avant de redescendre tout (faux) sourire… pauvre d’elle. Et pauvres Claire et Sarah –puis pauvre Maia–, qui ont eu droit au fascinant spectacle de ma colère shakespearienne (enfin, shakespearienne… Imaginez plutôt un gamin s’acharnant sur son canard en plastique, et vous aurez une idée de la chose).

"Heu, Marc? On vient de perdre une carte, là..."

« Heu, Marc? On vient de perdre une carte, là… »

Perdre mes images est probablement ce qui pouvait m’arriver de pire. Quoique. Un accident pendant les séquences sportives eût été pire. Ou une noyade dans les sables mouvants. Ou une infestation de midges H24. Ou une tempête sur plusieurs jours. Ou… Bref. Une galère de plus, en fait ; purement technique, cette fois.

Eeeet re-fin du jour 9. Sympathique journée, hm ?

Nb : pour info, un petit flash forward : nous avons par la suite réglé ce foutu problème de rushes bousillés ; Claire, toujours efficace, s’est fait livrer dans les 24 ou 48h un lecteur tout-beau-tout-neuf –non sans avoir entretemps visité l’intégralité des magasins de Stornoway !–, accompagné de nouvelles cartes ; et une entreprise bretonne presque flippante, travaillant notamment pour la DCRI, a disséqué (!) nos cartes mortes à notre retour en France… J’ai donc récupéré mes précieux rushes le mois dernier.

To be continued.

*[Les cinéphiles noteront au passage que Bale et O. Russell ont déjà deux films en commun… Comme quoi.]

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