RATONS LAVEURS & BALLE DE MATCH

Tatatzaaan.

Alors que se profile Roland Garros 2015, voici que je retourne à mon blog. Cinq mois (déjà !) après mon dernier post. Mille excuses donc pour mon retard. Mais de fait, ces derniers temps n’ont pas été des plus simples, s’y étant succédées les diverses dernières, disons, grandes étapes, de notre postproduction.

A savoir étalonnage, musique –ou plutôt « la fin de la musique », celle-ci ayant débuté bien plus en amont–, montage son, effets spéciaux (SFX) et mixage. Plus quelques joyeusetés techniques afférentes, bien évidemment plus grises et ternes que roses et riantes.

Que signifient donc, me demanderez-vous, ces noms barbares ? Et qu’en est-il exactement de ces étranges pratiques ? Ma foi, suivez le guide :

Étalonnage

Haaa, l’étalonnage, étape capitale et si sous-estimée, déjà mentionnée au préalable sur ce blog (ici par exemple, pour être précis).

Toute une affaire, ça.

Moi : Bon, alors, cette séquence-là, elle est censée se passer juste après celle-ci, qu’on a tourné la veille.

Steven, mon (vaillant, ainsi qu’étonnamment relax) étalonneur : Mais– mais celle de la veille, là, vous l’avez tournée de nuit !

M : Bah ouais, on avait du retard, quoi.

S : Mais je ne peux pas enchaîner nuit et soleil sans que ça paraisse illogique, moi !?

M :  Ha bah non, je sais bien ; du coup, faut que tu me vires le soleil, là.

S : Ha ?

M : Yep. Mais sans que ça fasse trop artificiel, non plus, tu vois.

Dur, dur, donc, l’étalonnage. Surtout lorsqu’il se voit précédé d’une conformation* très, très complexe (merci Canon, merci Avid, merci Resolve ! Foutus constructeurs de– hola, je m’emballe !). Et d’autant plus dur que le réa (bibi) jouait également, sur le tournage, les cadreur, pointeur et chef op’, tout à la fois –ne pouvant donc pas systématiquement s’assurer de l’absolue pertinence technique de ses réglages.

[*Grâce au timecode (= nom et numéro) de chaque image, les rushes originaux sont ‘remontés’ en qualité optimale, sans perte de qualité due aux multiples copies et bidouillages du montage offline.]

Avant / après...

Avant / après…

Ajoutons en outre, et pour parfaire le tableau, que rien n’est plus dur à étalonner que des séquences d’extérieurs en lumière naturelle. Ma chère et tendre Ecosse en rajoutant d’ailleurs une couche à ce niveau, son vague soleil nordique apparaissant et se cachant au gré de ses caprices, laissant souvent sa place à ses tristes collègues pluie et brouillard.

Steven a donc pas mal trimé sur divers plans, hum, pour le moins ardus ; s’ingéniant notamment à éviter les « Valhallarisings » (mêmes lieux de tournage, mêmes galères de postprod pour le confrère Refn), le « Valhallarising » désignant –pour nous deux, tout au moins– un défaut d’étalonnage laissant apparaître les masques numériques appliqués sur l’image (masques élégamment nommés « patates »).

Si réussi soit-il (et il l'est !), Valhalla Rising  n'en reste pas moins un film à patates.

Si réussi soit-il (et il l’est !), « Valhalla Rising » n’en reste pas moins un film à patates. (Sur ces images, une patate par visage…)

Ha, pis, j’allais oublier :

S : Tu sais, au passage ?

M : Oui ? Que ?

S : Un film français, en général, il se tourne, mettons, sur huit ou neuf semaines.

M : Ouaip.

S : Pour un total de, mettons, 600 plans.

M : Hm-hm.

S :  Non, je dis ça, parce que toi, là, tu m’en as porté 2600. Pour un temps d’étalo identique.

M : Ho.

S : Voilà, ouais : « ho ».

Musique

Bon, la musique, tout le monde sait ce que c’est.

Toutes premières indications musicales. Bon courage, JB.

Toutes premières indications musicales. Bon courage, JB.

Parler musique, en revanche, est particulièrement complexe pour un profane dans mon genre (« Je veux un son qui tabasse et qui grince et qui suinte à la fois, mais sensuel aussi en parallèle, genre celui d’une brouette remplie d’enclumes, mais au-dessus de laquelle planerait une nymphe aquatique ayant perdu son torrent, tu vois ? Pense Nine Inch Nails, Offenbach et chants grégoriens, pis fais-mois un mix des trois, hm? Ambiance western*, si possible.) [*…seul ce dernier détail est véritablement authentique. M’enfin vous voyez l’idée.]

JB-de-dDamage (ainsi que de dDash), JB, donc, et moi-même avons ainsi longuement, looonguement causé musiques, inspirations, intentions et plastiques.

dDamage à gauche, JB-en_solo à droite. Vin Diesel version végétalienne, quoi.

dDamage à gauche, JB-en-solo à droite. Vin Diesel en version végétalienne, quoi.

Arrivaient enfin, semaine après semaine, ses différents envois.

JB : T’as écouté, t’as écouté, t’as écouté ?

M : Mouiiii.

JB : Eeeet ?

M : Et alors bon, le début, OK, il marche bien, c’est top ; mais à partir de 32s, pfff. C’est tout pourri, quoi.

JB : DE QUOI ?!

M : Ha ben écoute, je t’avais demandé « un son vert, élastique, comme du sirop de goyave sur une plaque de lino », et là, tu me sors un truc, qui– enfin, c’est pas du sirop de goyave, quoi. À tout péter, c’est de la grenadine.

JB : Mais Marc, Marc, Marc [JB est la seule personne au monde que l’on peut aimer alors même qu’il répète votre prénom en boucle], mais c’est n’importe quoi, n’importe. Quoi. Ce que tu dis. Ou alors faut changer tes oreilles, mon pauvre.

M : Désolé mais non, ça, ça me plaît pas.

Suivent un grand moment d’incompréhension commune et la décision, souvent en mode râle-râle-râle, de retravailler la chose. Et, de fait, la chose est toujours retravaillée.

JB : T’as écouté, t’as écouté, t’as écouté ?

M : Mouiiii.

JB : Eeeet ?

M : Et, ma foi.

JB : …

M : C’est du PUR GÉNIE EN BARRES, et encore, assez de barres pour en faire une montagne, c’est ÉNORME, c’est exceptionnel, c’est bien meilleur que du sirop de goyave !! Ou alors du sirop fait maison, quoi, qui transcende la goyave !

JB : Ha ben je suis content, hein. Parce que j’y ai un peu passé quinze heures.

M : Ha ouais ben ça se sent, c’est parfait, c’est– c’est beau.

JB : Ho merci.

M : Beaucoup mieux que ta merde précédente.

JB : HEY !?

Tout ne fut pas forcément facile, mais la chose est aujourd’hui certaine : je serai enterré dans le même caveau que cet homme (avec aussi son pote fou Maruosa, s’il est partant). Ce mec est brillant, en plus d’être l’homme le plus drôle du net.

Sans commentaire.

Sans commentaire.

(Coup de chapeau, soit dit –écrit– en passant, à notre prod-chauffeur-cuistot et superviseur musical Ben, qui a joué les arbitres, fort bienveillants, lors de discussions, ha, particulièrement mouvementées, dirons-nous. Enthousiastes.)

Puis.

Montage son

Le montage son, donc, Romain s’en est chargé (Romain l’ingé-son-guerrier-« une-équipe-en-un » ; j’ai déjà parlé du bonhomme, et en reparlerai, sur ce blog). A mon grand bonheur.

M : Mais– qu’est-ce que j’entends, là ?

R : Ben, Stéphanie. Elle court dans le sable.

M : Certes mais, dans les sons originaux, on entendait une voiture ici, ma voix là, et un mouton dans le fond ; pis la rivière masquait le tout, non ?

R : La vache, tu connais bien tes rushes, toi ! Bah oui. Mais du coup, j’ai tout rebruité, pas par pas, et goutte par goutte pour ce qui est de la rivière.

Bon sang. Les rares témoins de ma première écoute du montage son pourront le confirmer : j’en suis ressorti avec un sourire joignant une oreille à l’autre. Un taf de malade. Des dialogues perdus dans le vent que je redécouvre, des séquences tennistiques soudainement plus vives, divers détails sonores discrets mais présents –un oiseau ici, un branche qui craque là… voire même des roches qui parlent (authentique !) –à leur manière, certes, mais qui parlent. Wow.

Le montage son de Romain, cauchemar de complexité.

Le montage son de Romain, cauchemar de complexité.

Notons ici que nous avons en outre fait appel à un bruiteur, sur les (toujours pertinents) conseils de Romain ; bruiteur chargé de recréer certains sons très spécifiques, telles les présences des personnages –le bruit, très étudié, de leurs fringues et mouvements.

Par exemple : James marche avec sur le dos sacs, raquette et bidons, un jerrycan à la main ; sur le son direct, on peut entendre: BLING-clang-KACHING (bidons), plof-plof (pas dans la tourbe), BUM-BUM (jerrycan cognant sur les genoux dudit James), clac (raquette) ; le tout en parallèle, tous les sons s’additionnant. Bref, c’est la pagaille. Le bruiteur recrée donc les sons au sein de son studio puis sort, calé sur les images, un « plof-plof-plof-clang-plof-plof-clac-plof » beaucoup plus lisible et nettement plus agréable à l’oreille.

(J’avoue que par écrit, l’explication est malaisée, quand même.)

SFX

Un trucage dit

Un trucage expressionniste, dit « invisible »: la plupart des braises portées par le vent de notre séquence ‘coin du feu’ sont numériques ; superbes créations de Guillaume Crampette. Dont le travail… restera donc invisible, nul ne pouvant le repérer.

Bon. Alors les SFX, c’est comme la musique, mais avec moins de notes. Et des « dialogues-types » qui changent, pour le coup, en fonction des truquistes (trois truquistes ayant bossé sur The Open) :

Avec Pierre, on est dans du JB-like :

M : C’est bien, mais je voulais un raton laveur, pas une raie manta*.

P : Haaa, mais ça commence pareil. Et avoue qu’elle a de la gueule.

M : C’est sûr, elle est superbe. À tomber par terre. Mais c’est un raton laveur, que je voulais.

P : Pfff. Un raton laveur.

M : Un raton laveur.

[*Alors bon, je vais causer animaux, hein, ne souhaitant nullement déflorer mon script…] [N’allez donc pas chercher de rongeurs dans le film.]

Avec Guillaume B, on court (mea culpa, la faute était toujours mienne) ; mais le rush reste tranquille, aussi paradoxal que cela puisse paraître, tant l’homme est efficace :

M : Il me faudrait la charge des ratons pour demain matin.

G : OK.

M : Avec un raton bionique, au milieu de ses troupes, si possible.

G : OK.

M : Il pourrait avoir un pelage tacheté, comme un raton dalmatien ?

G : Heu, ça va être dur.

M : Ha. Ho. Bon. Comme tu peux, hein.

Et à chaque fois, Guillaume peut…

…tout comme Guillaume C, d’ailleurs ; Guillaume C, Grand Maître de l’effet spécial, qui a droit à ma reconnaissance éternelle. Un bosseur hallucinant, précis, doué, et avec ça, cerise numérique sur le gâteau After, gentil comme ça ne devrait pas être permis. (Ou plutôt « comme ce devrait être obligatoire. »)

M : Là, je voudrais un raton ailé, qui ferait des loopings dans le ciel.

G : Mais, heu, ton ciel, il est tout blanc. Y a rien à y tracker [le tracking renvoyant, grosso modo, au suivi des mouvements dans l’image]. Et le plan dure quarante secondes.

M : Ouais, mais ce serait chouette, non ?

G : Ha ça oui. Mais c’est un peu impossible.

M : Je suis sûr que tu vas y arriver…

…avec raison : Guillaume y arrive toujours. Un autre génie. Plus ça va, plus il va falloir de la place dans le caveau.

Diverses petites croix, indiquant les places (et timings) des effets...

Diverses petites croix, indiquant les places (et timings) des effets.

(Alors oui, je ne me tournais pas non plus les pouces, hein, et fournissais des éléments à mes troupes. Souvent de façon tout à fait anarchique tant je courais entre images, sons et autres ratons laveurs, mais aussi précisément, aussi exhaustivement que possible. Comme par exemple les jolis X ci-dessus, ou bien des triangles animés, de tailles variables, tous censés doubler les effets à venir, les positionner dans l’espace et donner une idée exacte de leurs apparitions et timings…)

Mixage

Le mixage, après ça. Qui s’avéra, ma foi, aussi intéressant que frustrant.

Intéressant car fascinant, et incroyablement agréable : assis dans une grande salle sombre, le son –parfait– englobe les techniciens. Et se trouve sculpté par les mains (et oreilles) agiles de Damien (du Studio KgB –collègues cinéastes, courez-y !) : le cri d’une mouette traversant l’écran se lance ainsi dans notre dos pour se déplacer sur notre droite, se positionner droit devant nous et s’échouer enfin sur les haut-parleurs avants / gauches. Re-wow.

Intéressant mais frustrant, disais-je cependant.

Frustrant car, malgré des prix d’amis (vraiment) et un travail de haut vol (Damien ne comptant pas ses heures), le mixage reste cher. Et de ce fait…

D : Bon. Je vais te faire une passe des 20 premières minutes. Je les ai préparées hier. Tu me dis tout ce qui cloche.

M : Heu, quoi ? Tout ce qui cloche sur 20-minutes-de-sons-musiques-et-dialogues tout d’une traite, hop, hop, comme ça ? En une écoute unique ?

D : Absolument. Sinon on va se mettre à la bourre.

M :

D : Prêt ?

M : Bah. Oui, du coup. Enfin, je suppose.

Frustrant, disais-je. MÉGA-frustrant.

…et leurs amis de la forêt !

Ont enfin suivi les sous-titres –tout un taf, surtout sans logiciel dédié–, premiers cartons (carton-titre, indications spatio-temporelles…), pressages Blu-ray et DVD de notre « Work in progress » (au ‘simple’ mix en 2.0), ainsi qu’envoi (optimiste) à Cannes, où –grande surprise–, nous n’avons point été retenus. Et ce en dépit des superbes visuels de mon ami graphiste Alfredo :

L'un de nos beaux Blu-rays cannois. Raté, on nous a refusé; ce sont les Garrel qui ont pris la place.

L’un de nos beaux Blu-rays cannois. Raté, les Garrel ont pris la place.

Bref.

Les choses se tassent enfin. Quelques opérations techniques, pas mal longues et bien reloues, restent à effectuer, mais tout de même, tout de même, preuve en est l’existence de ce post et mon retour au présent blog… la balle de match est proche.

(Courage donc à mon équipe, le film débarque sous peu !)

Prochain post dans pas longtemps. Promis. La Force soit avec vous dans l’intervalle !

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